Entre les demandes syndicales et leur rejet par le PQ,
La direction de Québec solidaire louvoie
En
ce début de la saison des budgets à laquelle se mêle une tension syndicale
provoquée par le grand écart entre les demandes du Front commun et les offres
gouvernementales, le tout épicé de sauce antisyndicale à la Québécor, Québec
solidaire est interpellé de tout côté.
Le nid Libéral est bien connu : l’assurance tranquille du
parti officiel de la bourgeoisie à son troisième terme au pouvoir et à la tête
d’une nation moins durement frappée qu’ailleurs par la crise économique et
bénie par les dieux de l’énergie hydraulique et éolienne. Pour le moment, le drame haïtien jette
une ombre sur les multiples scandales de la corruption… mais le feu rampe sous
terre. Sentant trop chaud le sol
québécois, le PM préfère jouer au géant vert à travers la planète… jusqu’à ce
que les syndicats indiens lui demandent pourquoi l’amiante québécoise est bonne
pour le peuple indien mais non pour le peuple québécois.
Qui
dit corruption dit argent. Qui dit
argent dit budget. Les Libéraux
ont un délicat budget à faire passer, écartelé entre prolongement du soutien
économique à une timide reprise et, à terme, un équilibre budgétaire sans
hausse d’impôt exigé par les grandes puissances financières de ce monde, tout
en gérant un large Front commun sans maraudage qui leur joue dans les
pattes. Heureusement pour eux, ils
pourront compter sur l’indéfectible soutien du PQ, tout comme de l’ADQ il va de
soi, pour mettre les syndicats à leur place. Plutôt qu’on ne le pensait, le PQ a fait son lit au grand
dam du SPQ-libre. À la gauche du
centre-droit, Québec solidaire a tout le terrain. Comment l’occupe-t-il ?
Corruption,
manifestation et pétition
Samedi
le 30 janvier à Montréal, un peu moins de 200 personnes ont participé à la
manifestation du Mouvement
anti-corruption (M.A.C.) demandant la tenue d’une commission d’enquête publique
sur le secteur de la construction.
Ce comité composé d’étudiants du Cégep du Vieux-Montréal, pour la
plupart sinon tous membres du PQ, avait l’appui des trois partis de
l’opposition de l’Assemblée nationale et des deux partis oppositionnels de la
Ville de Montréal dont les cinq représentants et représentantes ont pris la
parole. Le député de Québec
solidaire a profité de son intervention pour inviter à signer la pétition
de l’Assemblée nationale initiée par le PQ… tout en persistant à se
réclamer de l’exemple d’Obama qui a pourtant prouvé sur toute la ligne son
adhésion au néolibéralisme guerrier.
Pour cette demande claire, démocratique et bien
circonscrite d’enquête sur l’industrie de la construction, il faut certainement
marcher séparément et frapper ensemble. Il n’est pas question ici d’alliance
électorale explicite ou tacite autour d’un programme commun. Pourquoi alors cette invitation à
signer la pétition n’a-t-elle pas été reprise sur le site Internet de Québec solidaire
en même temps que l’invitation à participer à la manifestation où d’ailleurs
les militants de Québec solidaire étaient peu nombreux ? Quand le PQ ou ses militants font dans
la mobilisation pour une revendication qu’on appuie, il faut le reconnaître et
en tirer les leçons. Les intérêts
du peuple québécois ne tolèrent pas la mesquinerie partisane y compris, bien
sûr, celle du PQ qui a fait bande à part dans toute cette affaire (Le
Devoir, 28 janvier 2010).
Appui au
Front commun en valse-hésitation… tout en oubliant ses revendications
Il est plus inquiétant de retrouver cette même ambiguïté au
sujet du Front commun et de ses revendications. À la fin octobre, le député appuyait les demandes salariales
du Front commun (Le
Soleil, 31/10/09) mais cet appui ne s’est jamais rendu sur le site
Internet avant le 28 janvier 2010 (« Pour
Québec Solidaire, Les demandes syndicales dans le secteur public sont légitimes »)…
sauf que le contenu du communiqué de presse ne correspond pas du tout à son
titre. Il y est plutôt question
d’opposition qui ne doit pas se mêler des négociations, d’offres salariales
indécentes du gouvernement et d’hésitation à collaborer avec le gouvernement
pour rétablir l’équilibre budgétaire.
Serait-ce que les demandes syndicales sont « légitimes » mais pas
nécessairement acceptables budgétairement parlant ?
À
quel jeu joue la direction de Québec solidaire ? Profiter de la déclaration de la chef péquiste contre les
demandes salariales syndicales « un peu élevées » et de son
accueil favorable au dégraissage de la fonction publique et des
sociétés d’État proposé par le deuxième fascicule du
comité consultatif sur l'économie et les finances publiques, alias les quatre
chevaliers de l’Apocalypse ? (Le
Devoir, 30 janvier 2010)
Pourquoi avoir tant attendu pour appuyer le Front commun et le faire en
termes si ambigus en escamotant de même mentionner ses demandes dans un
communiqué de presse censé en parler ? Parce que les offres salariales du gouvernement Libéral
seraient soutenues par les deux tiers de la population ? Il s’agirait donc de se démarquer du PQ
sur la manière, pour ne pas dire de son franc-parler néolibéral, mais pas sur
le fond tout en ayant l’air de le faire.
La direction de Québec solidaire a une peur bleue des
impacts budgétaires des demandes salariales du Front commun qui s’ajoutent à
son acceptation idéologique du rétablissement néolibéral de l’équilibre
budgétaire car il n’est pas question pour cette direction d’équilibrer le
budget afin de ne pas récompenser par des emprunts lucratifs ces
pompiers-pyromanes responsables de la crise économique et financière. En effet, dans le cadre financier de
son plan anti-crise du début 2009 (Dépliant « Un
plan solide et crédible pour sortir de la crise économique »), la
direction de Québec solidaire n’hésitait pas à proposer huit milliards $
d’emprunts sur deux ans sans avoir recours à un quelconque impôt sur les hauts
revenus, les profits, le capital ou la consommation luxueuse. Au début décembre, quand les directions
de la CSN et de la SISP avaient proposé certaines hausses d’impôt, la direction
de Québec était demeurée silencieuse (voir « Note
bonifiée sur la question de l’augmentation des impôts »).
Le rappel à
l’ordre de la base dans la rue
Mais
voilà que la journée, le 20 janvier 2010, où la Coalition contre la
tarification et la privatisation des services publics (« Naissance
d'une Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services
publics », 17/01/10) tenait une manifestation au moment du discours du
Premier ministre à la Rencontre économique 2010 à Lévis, la direction de Québec
solidaire change son fusil d’épaule et redécouvre les vertus d’une réforme fiscale
élémentaire (« Rencontre
économique 2010: un exercice qui doit répondre aux attentes de la
population », 20/01/10) oubliée depuis les élections de 2008. Comment expliquer ce rapide
volte-face ? Il n’y a qu’à
regarder la composition des 40 groupes comprenant la Coalition et qui sont ses
principaux porte-parole. Y
dominent les groupes organisant ou liés de près au prolétariat précaire, en
particulier les groupes de femmes et communautaires. C’est là la base de Québec solidaire qui, sociologiquement
parlant, est davantage un parti du prolétariat précaire qu’un parti de
l’ensemble des travailleuses et des travailleurs. Le néolibéralisme péquiste a rejeté et méprisé les premiers
à qui on a tout coupé sans prix de consolation tandis que, malgré les coupures,
il a quelque peu ménagé les seconds par ses plans de mise à la retraite et ses
garderies à 5$.
Chez
la Coalition, l’opposition à la tarification, à la privatisation et à
l’augmentation de la TVQ est claire et dominante tandis que les revendications
d’hausse des impôts sont floues et modérées en comparaison de celles de la CSN
et de la SISP. Il n’y est pas
question non plus d’appui au Front commun et à ses revendications. La direction de Québec solidaire ne
pouvait plus, quitte à s’aliéner sa base, rester silencieuse, comme elle l’a
fait par rapport aux enjeux de Copenhague et à la fermeture de Shell, ni se
complaire dans l’ambiguïté comme pour le Front commun. Pour ce faire, il lui fallait cependant
renouer avec la thématique de la réforme fiscale d’autant plus que la CSN et la
SISP poussent par derrière. Reste
que la politique générale de la direction de Québec solidaire par rapport aux
luttes syndicales se définit par la conciliation de classes, ce qu’encore une
fois a démontré le comportement du parti face au lock-out par Québécor du
Journal de Montréal.
La rencontre amicale du député et du grand patron
Quand ce grand patron qui a lock-outé depuis un an ses
employés du Journal de Montréal, poussant l'arrogance jusqu'à redemander
d'autres concessions après 10 mois de lock-out, peut compter sur la sympathie du
député de Québec solidaire (Rue
Frontenac, 13/01/10) on ne sait plus très bien à quel saint se vouer. De rapporter le journal web des
lock-outés : « Au terme d’une rencontre avec Pierre Karl Péladeau,
mercredi [13/01/10], le député de Québec solidaire Amir Khadir
dit avoir décelé chez le PDG de Quebecor “une volonté
que les négociations reprennent” ainsi qu’“une
sensibilité au sort des travailleurs” en lock-out du Journal de Montréal. » Amir Khadir « croit que “si
on lève les malentendus et les perceptions négatives, peut-être le dialogue
pourra-t-il reprendre devant le conciliateur’’ ».
Poli, le président du syndicat des lock-outés a commenté
: « “Péladeau lui a joué la
même game qu’il joue à tout le monde : il dit qu’il veut
négocier, mais cela fait un an qu’il nous garde dans la rue’’ ». Une semaine plus tard, réalisant que sa position initiale
était intenable, particulièrement suite à l’intempestive déclaration
antisyndicale (Le
Devoir, 22/01/10) du PDG de Québécor, comme les chefs du Bloc québécois, du
NPD, de Projet-Montréal, le député de Québec solidaire est passé en mode dénonciation
(Rue
Frontenac, 23/01/10).
Comme eux,
il se contente de verser des larmes de crocodiles. Pour se racheter, à l’entracte du spectacle pour le premier
anniversaire du lock-out (Le
Devoir, 25/01/10), il « a carrément parlé d'un “combat idéologique’’. Il
a demandé à l'État québécois, qui a financé l'achat de Vidéotron par Québécor,
de se questionner sur la volonté du président de cette entreprise de “casser les
syndicats’’. »
En
autant que ces belles paroles ne sont pas que de la surenchère populiste, il y
aurait là une piste intéressante à préciser. Pourquoi Québec solidaire ne
pourrait-il pas revendiquer que la Caisse de dépôt et tout autre organisme
relevant du gouvernement du Québec (et du gouvernement fédéral tout comme les
prétendus fonds de solidarité syndicaux) coupent tout lien d'affaire avec
Québécor et ses entreprises affiliées y compris y annoncer ? Ne serait-ce pas aussi une belle
occasion de poser la question du contrôle monopoliste de l’information au
Québec où il est particulièrement aigu.
Le média alternatif syndical « Rue Frontenac » ne mérite-t-il
pas de survivre, de devenir un imprimé ? Comme au temps de Québec-Presse, les mouvements syndical et
populaire pourraient dans un premier temps s’y impliquer en termes de militance
et de finance y compris par des campagnes de souscriptions populaires. En parallèle, pour se libérer de la
propagande publicitaire, ne pourrait-on pas exiger un financement statutaire
des médias alternatifs par une imposition spéciale des monopoles médiatiques en
commençant par Québécor et Gesca ?
Parti réel du
prolétariat ou parti-pression pour le prolétariat précaire
Le
piège qui guette Québec solidaire est de renoncer à être un parti réel pour se
cantonner dans le rôle d’un « parti-pression », sorte de groupe de
pression électorale en faveur du prolétariat précaire, de l’itinérante à la
bas-salariée non syndiquée. La
division de la société entre nantis et pauvres amène à se méfier du prolétariat
syndiqué vu comme corporatiste. La
solidarité de classe a été effectivement malmenée par la démoralisation due à
la contre-offensive réussie du capitalisme néolibéral depuis une
génération. Mais celle-ci a
atteint tout le prolétariat, sans exception, même s’il est exact que le haut
taux d’organisation syndicale du prolétariat québécois, par rapport au Canada
anglais et aux ÉU, lui a valu d’être la base du bloc nationaliste sous hégémonie
péquiste, ce qui a rapporté à sa partie organisée quelques minces dividendes de
plus en plus lessivés par l’acharnement néolibéral qu’accentue l’actuelle
crise. L’antidote à ce piège est
le soutien sans équivoque, clair, direct, public et rapide aux revendications
et aux luttes syndicales même si parfois il faut faire l’une ou l’autre réserve
et que souvent il faut les dépasser.
Cet
appui enthousiaste et inconditionnel à la grande masse du prolétariat organisé
est la porte d’entrée à son adhésion et participation à Québec solidaire, en
commençant par ses militantes et militants actuellement peu nombreux dans le
parti. La mise à l’écart du
SPQ-libre, l’aile syndicale reconnue du PQ, produit une nouvelle crise au sein
de ce parti nationaliste bourgeois, malgré la propension légendaire des
dirigeants du SPQ-libre à avaler des couleuvres, tellement se durcit le
parti-pris néolibéral péquiste. Si
le PQ s’affirme de plus en plus clairement comme un repoussoir syndical, après
avoir été un repoussoir du prolétariat précaire, il manque encore la main
tendue de Québec solidaire pour que la militance syndicale franchisse en masse
le Rubicon vers un parti de gauche de masse.
Le
2 février, la direction de Québec solidaire lancera une campagne
politique — couragepolitique.org — à propos de
laquelle les membres n’auront nullement été consultés. Comme pour le « Manifeste du
premier mai », ce discours anticapitaliste aux prescriptions
sociales-libérales, la démocratie participative aura été laissé au
vestiaire. Une fois de plus, le
haut de la pyramide pense, la base exécute. Malgré tout, peut-être aurons-nous droit à une heureuse
surprise, à cette main tendue proposant une vraie réforme fiscale non seulement
pour répondre aux « légitimes » revendications du Front
commun, qui seront cette fois clairement appuyées, mais aussi, en ce début de
la saison des budgets, pour se donner les moyens d’un investissement massif
dans les services publics et les programmes sociaux. Ce serait là un magnifique coup d’envoi pour l’étape deux de
l’élaboration programmatique portant sur l’économie, l’écologie et le travail…
laquelle tarde à démarrer.